Le col du Vršič culmine à 1 611 m et reste le plus haut col routier de Slovénie. Sa route, la « route russe », a été aménagée entre 1915 et 1917 par des prisonniers de guerre russes pour approvisionner le front de l’Isonzo. Les sources divergent sur les dates et sur le bilan humain ; cet article expose ces désaccords sans les trancher.

Il est facile de traverser le Vršič en voiture ou à vélo sans savoir ce que l’on emprunte. Les lacets, la vue sur les parois calcaires, les arrêts photographiques : tout invite à la contemplation d’un paysage. La route, pourtant, est d’abord le produit d’une guerre, et d’un travail forcé dont une chapelle de bois garde la trace.

Cet article ne raconte pas un exploit de génie civil. Il tente de dire ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas d’un épisode de la Première Guerre mondiale dans les Alpes juliennes, en s’en tenant aux sources disponibles. Elles ne s’accordent pas sur tout, et nous ne choisirons pas à leur place.

Un col, une route, cinquante lacets

Le col du Vršič se situe à 1 611 m et constitue le plus haut col routier de Slovénie. La route qui le franchit compte cinquante lacets au total. Nous n’avons pas pu établir la répartition entre les deux versants, et nous préférons ne pas avancer de chiffres que nos sources ne donnent pas.

Le massif qu’elle traverse est celui des Alpes juliennes autour du Triglav, un territoire de roche calcaire, d’altitude et de précipitations abondantes.

Aujourd’hui, le col est une route publique, fréquentée par les automobilistes, les motards et les cyclistes. Notre page sport et cyclisme explique pourquoi le Vršič revient souvent dans le récit du cyclisme slovène. Mais ce n’est pas pour cette raison que la route existe.

Pourquoi cette route a été construite

Il est tentant de lire cette route comme un simple chantier d’ingénierie. Les montagnes de cette région ont pourtant longtemps été un obstacle, non un décor, et c’est cette contrainte qui éclaire le choix de faire passer une voie carrossable par un col aussi élevé.

Pendant la Première Guerre mondiale, la route a été conçue pour approvisionner le front de l’Isonzo. Les sources que nous avons consultées ne détaillent pas davantage la logistique militaire, et nous ne la reconstituerons pas.

Selon les sources que nous avons consultées, la route du Vršič a été améliorée à la fin de l’année 1915 pour assurer cet approvisionnement. Le travail a été réalisé par des prisonniers de guerre russes. Wikipédia en anglais avance un ordre de grandeur de 10 000 à 12 000 hommes, sur une période allant de 1915 à 1917. C’est une estimation d’encyclopédie collaborative, pas un chiffre issu d’un registre : il doit être lu comme tel.

La route fut d’abord nommée d’après l’archiduc Eugène. Elle est aujourd’hui connue en slovène sous le nom de Ruska cesta, la route russe, ce qui dit assez bien où la mémoire locale place les véritables auteurs de l’ouvrage.

Élément Ce que disent les sources
Altitude du col 1 611 m
Nombre de lacets 50 au total
Amélioration de la route Fin de l’année 1915
Main-d’œuvre 10 000 à 12 000 prisonniers russes, selon Wikipédia en anglais
Période des travaux 1915-1917
Nom d’origine D’après l’archiduc Eugène

La chapelle Saint-Vladimir

Vers 1 200 m d’altitude, au bord de la route, se dresse une petite chapelle en bois. Elle est dédiée à saint Vladimir et construite, selon les sources, par des prisonniers de guerre. C’est le lieu de mémoire le plus connu de la route russe. Elle commémore les victimes d’une avalanche survenue pendant les travaux.

Sa date de construction elle-même fait l’objet de versions différentes :

  • 1915 ou janvier 1916 au plus tard, d’après Wikipédia en anglais ;
  • 1917, d’après le site de la radiotélévision slovène RTV SLO.

Nous ne disposons pas d’élément permettant de départager ces deux versions, et nous ne cherchons pas à le faire : l’une des deux sources est une encyclopédie collaborative, l’autre un média public, et aucune ne fournit ici de document d’archive. Un écart d’un an ou deux peut sembler secondaire pour un visiteur. Il ne l’est pas pour les historiens, qui y lisent la chronologie du chantier, de l’avalanche et de la construction : la chapelle a-t-elle été bâtie avant, pendant ou après les événements qu’elle rappelle ? La question reste ouverte dans nos sources.

Lacets d’une route de col pavée de pierre montant à travers la forêt de sapins vers des sommets calcaires dans la brume
Les lacets du col portent encore la trace d’un chantier de guerre.

Le bois, matériau modeste, rappelle les conditions d’un chantier mené loin de tout et avec peu de moyens, mais nous n’avons pas de source qui documente son architecture en détail, et nous ne la décrirons pas davantage. La chapelle est aujourd’hui entretenue et visitée. Elle appartient à la mémoire de la Slovénie, pas seulement à celle de la Russie, et les visiteurs sont invités à s’y comporter comme dans un lieu de recueillement.

L’avalanche : trois dates, deux bilans

L’avalanche meurtrière est le point sur lequel nos sources divergent le plus. Nous les présentons telles quelles.

Source Date donnée pour l’avalanche
Wikipédia en slovène 8 mars 1916
Wikipédia en anglais (article sur la chapelle) 8 ou 12 mars
Site de Kranjska Gora (kranjska-gora.si) 13 et 14 février

Les écarts ne portent pas seulement sur le jour, mais sur le mois. Il peut s’agir de plusieurs avalanches, d’une confusion entre des épisodes différents ou d’erreurs de transmission. Nous n’avons pas les éléments pour le dire, et nous refusons de choisir une date par commodité.

Le bilan humain soulève la même prudence. Wikipédia en slovène évoque, pour les avalanches de 1916 et 1917, 106 prisonniers et 18 gardes, soit 125 personnes au total selon cette source. Or 106 et 18 font 124. Wikipédia en anglais, dans son article sur la chapelle, parle de 106 prisonniers, 18 gardes et une personne non identifiée, ce qui donne bien 125 et pourrait expliquer l’écart. Il s’agit d’une hypothèse de lecture, pas d’un fait établi.

Ce que ces chiffres rappellent, au-delà de leur arithmétique, c’est que des centaines d’hommes ont travaillé dans des conditions de montagne hivernale, sous la menace constante des avalanches, et que beaucoup n’en sont pas revenus. Aucune source consultée ne permet de donner leurs noms, et nous ne chercherons pas à les inventer ni à les reconstituer par approximation : un lieu de mémoire est mieux servi par une lacune avouée que par une précision fabriquée.

Lire un lieu de mémoire sans le travestir

Un site comme celui-ci pose un problème de ton. Le Vršič est une destination touristique : on y trouve des parkings, des belvédères, des fréquentations de week-end. Parler de la route russe sur le même registre que d’un point de vue panoramique ferait injure à ce qu’elle rappelle.

Quelques repères pour aborder le lieu avec justesse :

  • une route de cette nature n’est pas un « exploit » au sens sportif : elle a été taillée dans la montagne par des hommes captifs, en temps de guerre ;
  • les chiffres que l’on rencontre sur place ou en ligne, notamment le nombre de prisonniers, la date de l’avalanche ou le bilan, varient d’une source à l’autre : mieux vaut les citer avec leur origine ;
  • la chapelle est un lieu de recueillement, pas un décor ;
  • il est préférable de s’y arrêter quelques minutes sans bruit, puis de reprendre la route ;
  • le massif voisin appelle la même humilité : notre guide sur l’ascension du Triglav rappelle qu’en montagne, la nature ne fait pas de concession au calendrier.

Pourquoi les sources divergent

Trois sources, trois dates : l’écart n’a rien d’exceptionnel pour un événement survenu en temps de guerre, dans un chantier dont les registres sont lacunaires, et il est utile d’en comprendre les mécanismes sans prétendre savoir lequel a joué ici.

Visiteur en veste de pluie recueilli au bord de la route, devant un versant boisé où se dresse une petite croix
Le lieu invite au recueillement plus qu’à la photo rapide.
  • La transmission orale. Un événement dramatique se raconte pendant des décennies avant d’être couché sur le papier. Les détails, dont la date, se déforment ou se confondent avec ceux d’épisodes voisins.
  • Les épisodes multiples. Un chantier de montagne en hiver connaît plusieurs avalanches. Les sources peuvent désigner des événements distincts sous un même nom, ou fusionner en un seul récit ce qui s’est produit à plusieurs jours d’intervalle.
  • Les types de sources. Une encyclopédie collaborative, un site communal de tourisme et un média public n’ont ni les mêmes méthodes, ni les mêmes objectifs. Aucun n’est un registre d’état civil, et aucun ne cite ici de document d’archive que nous ayons pu consulter.
  • Les recopies. Une information reprise de site en site gagne en assurance ce qu’elle perd en traçabilité. Trois pages qui disent la même chose peuvent n’avoir qu’une seule origine.

Pour le lecteur, la conséquence est simple : quand il rencontre sur un panneau, dans un guide ou dans une conversation une date ou un chiffre présenté comme certain, il peut légitimement demander d’où il vient.

Une mémoire partagée

Nous avons voulu garder à cet article une forme sobre. Il ne comporte ni anecdote pittoresque, ni récit dramatisé de la catastrophe : les sources dont nous disposons ne permettent pas de le faire honnêtement, et la dramatisation aurait été une manière de combler leurs silences avec de l’invention.

Le nom même de la route, Ruska cesta, dit que la Slovénie n’a pas effacé l’origine de l’ouvrage. Une route de guerre aurait pu être rebaptisée, banalisée ou simplement oubliée. Elle a conservé le nom de ceux qui l’ont faite, et la chapelle de bois en est le prolongement matériel.

Cette mémoire est celle d’un lieu où des hommes de nationalités différentes, prisonniers et gardes, ont partagé le même danger de montagne, et où une partie d’entre eux est morte sous la neige. Le bilan que donne Wikipédia en slovène, avec ses deux catégories, rappelle que les gardes aussi ont été frappés. Ce n’est pas une raison de brouiller les responsabilités, c’est une raison de lire les chiffres avec l’attention qu’ils méritent.

Aujourd’hui, sur la route

Pour qui souhaite parcourir le col, la route reste une route de montagne, avec ses contraintes propres. Ses cinquante lacets exigent de la concentration, un véhicule en bon état et de la patience derrière les véhicules plus lents. Les piétons et les cyclistes la partagent avec la circulation.

Les règles de circulation et d’équipement hivernal, dont l’obligation de pneus d’hiver ou de chaînes du 15 novembre au 15 mars, sont détaillées dans notre article sur la conduite en Slovénie. Elles valent pour tout le réseau, col du Vršič compris.

Le col sert aussi de porte d’entrée vers la haute montagne. Beaucoup d’alpinistes qui préparent une sortie sur les sommets voisins passent par cette route.

Ce que l’on peut retenir

Un lieu comme celui-ci se visite, mais il se lit aussi. Une carte routière donne le tracé ; elle ne dit pas qui l’a ouvert, à quel prix, ni dans quelles conditions de froid, de fatigue et de captivité. Les panneaux et les guides, quand ils existent, résument. Les sources, elles, se contredisent, et ce désaccord fait partie de ce que l’on doit transmettre au visiteur.

La route russe du Vršič est un lieu où se rencontrent un paysage, une histoire et une incertitude documentaire. Ce que les sources permettent d’affirmer tient en peu de lignes : un col à 1 611 m, une route de cinquante lacets, des travaux menés par des prisonniers de guerre russes entre 1915 et 1917, une chapelle de bois vers 1 200 m, une avalanche meurtrière dont ni la date ni le bilan ne font consensus.

Ce qu’elles ne permettent pas d’établir est tout aussi important : le nombre exact des hommes qui ont travaillé ici, le nom des victimes, le jour de la catastrophe, l’année exacte de la chapelle. Nous avons choisi de laisser ces questions ouvertes plutôt que d’y répondre avec une assurance que nous n’avons pas. C’est, nous semble-t-il, la façon la plus respectueuse de parler de ceux qui reposent là.