En 2020, un Slovène perd le Tour de France à deux jours de Paris. Celui qui le lui prend est slovène aussi, et a dix ans de moins. Six ans plus tard, le premier compte quatre Vuelta et un Giro, le second cinq Tours. Retour sur une bascule qui n’avait rien d’écrit.
Le 19 septembre 2020, à deux jours de l’arrivée à Paris, Primož Roglič porte le maillot jaune du Tour de France depuis onze jours. Il le perd dans un contre-la-montre en côte, battu par un coureur de vingt et un ans qui n’avait jamais rien gagné de comparable. Les deux hommes sont slovènes. Le pays compte alors un peu plus de deux millions d’habitants et n’avait, jusque-là, jamais placé personne sur le podium final de cette épreuve.
Six ans plus tard, le bilan cumulé de ces deux coureurs dépasse ce que des nations cyclistes historiques produisent en une génération. Cet article essaie de comprendre comment, et de dire aussi ce que cette domination entraîne comme regards.
Deux millions d’habitants, une arithmétique défavorable
Commençons par l’échelle. L’office statistique slovène recensait 2 135 107 habitants au 1er janvier 2026, pour un territoire de 20 272 km². À titre de repère, c’est l’ordre de grandeur de la population d’un département français très peuplé, sur une surface comparable à deux ou trois départements.
À cette taille, le calcul des probabilités est brutal : le réservoir de jeunes susceptibles d’atteindre le très haut niveau dans une discipline donnée se compte en centaines, pas en dizaines de milliers. Un pays de cette dimension produit normalement un champion par décennie, et plutôt dans un sport où la concurrence internationale est faible.
Le cyclisme sur route n’est pas ce sport-là. C’est l’un des plus mondialisés qui soient, avec des équipes qui recrutent sur tous les continents et un calendrier qui tourne toute l’année. Y placer simultanément plusieurs coureurs au sommet relève de l’anomalie statistique — ce qui ne veut pas dire qu’elle soit inexplicable. Le phénomène n’est d’ailleurs pas limité au vélo, comme le montre la rubrique sport et cyclisme : escalade, canoë et basket présentent la même anomalie d’échelle.
Primož Roglič, la reconversion la plus improbable du peloton
Il faut commencer par lui, parce qu’il est arrivé le premier et parce que son parcours n’a pas d’équivalent.
Né le 29 octobre 1989 à Trbovlje, ancienne ville minière de la vallée de la Sava, Roglič est d’abord sauteur à ski. Pas un amateur : champion du monde junior par équipes sur tremplin normal à Planica en 2007, vice-champion l’année précédente. Le saut à ski demande un gabarit léger, une explosivité très courte et une tolérance au risque particulière. Le cyclisme de grands tours demande une puissance aérobie soutenue pendant trois semaines. Les deux disciplines n’ont presque rien en commun.
Son palmarès, pourtant :
| Épreuve | Années |
|---|---|
| Tour d’Espagne | 2019, 2020, 2021, 2024 |
| Tour d’Italie | 2023 |
| Jeux olympiques, contre-la-montre | Tokyo 2020, disputés en 2021 |
| Championnat d’Europe, contre-la-montre | 2026 |
Ses quatre victoires sur la Vuelta égalent le record de l’épreuve. Son Giro 2023 fait de lui le premier Slovène à l’inscrire à son palmarès. Il court depuis 2024 pour Red Bull-Bora-Hansgrohe.
Il manque le Tour de France à cette liste, et c’est la part d’ironie de sa carrière : il en a été le dauphin en 2020, battu par son compatriote.
Tadej Pogačar, cinq Tours et treize Monuments
Né le 21 septembre 1998 à Klanec, dans la commune de Komenda, Pogačar court depuis ses débuts professionnels pour UAE Team Emirates XRG.
Sur le Tour de France, il compte cinq victoires : 2020, 2021, 2024, 2025 et 2026. Ce total appelle une précision que la presse déforme régulièrement. Quatre coureurs avant lui avaient atteint ce chiffre — Anquetil, Merckx, Hinault, Induráin. Pogačar égale donc le record. Il ne le détient pas seul, et il ne l’a pas battu.
Le reste de son palmarès est d’une densité inhabituelle pour un coureur de grands tours, qui néglige en général les classiques :
- Tour d’Italie : 2024
- Championnat du monde sur route : 2024 à Zurich, 2025 à Kigali ; bronze en 2023 à Glasgow
- Tour de Lombardie : 2021, 2022, 2023, 2024, 2025
- Liège-Bastogne-Liège : 2021, 2024, 2025, 2026
- Tour des Flandres : 2023, 2025, 2026
- Milan-San Remo : 2026
Soit treize Monuments, les cinq courses d’un jour les plus prestigieuses du calendrier. Paris-Roubaix reste absente de la liste, de même que la Vuelta, où son meilleur résultat final est une troisième place en 2019.
Ce que la domination fait aux regards
Il serait malhonnête de dérouler ces palmarès sans aborder la question qui accompagne, depuis toujours, toute période de domination dans ce sport.
Le cyclisme professionnel traîne un passé documenté de dopage organisé. Le public a appris, affaire après affaire, à regarder les exploits avec une réserve instinctive. Chaque génération dominante a eu sa part de soupçons : certains se sont trouvés confirmés des années plus tard, d’autres n’ont jamais été étayés par quoi que ce soit. Les coureurs slovènes d’aujourd’hui n’échappent pas à ce climat, et c’est moins un jugement porté sur eux qu’un héritage de cette histoire.
Nous n’avons ni les données ni les compétences pour trancher ce débat, et nous ne le ferons pas ici. Nous constatons simplement qu’il existe, qu’il revient à chaque col gravi vite, et qu’il mérite mieux que les deux réflexes symétriques qu’on observe d’ordinaire : la suspicion automatique d’un côté, le déni agacé de l’autre.
Pour qui veut comprendre comment ces soupçons se construisent et sur quoi ils reposent techniquement — comment on analyse une performance en watts par kilogramme, ce que le passeport biologique détecte réellement et ce qu’il laisse passer, comment les grandes affaires ont été instruites —, un média spécialisé dans l’histoire du dopage dans le cyclisme a consacré un dossier aux soupçons visant Pogačar et à leurs sources. Il a le mérite de distinguer ce qui relève de l’analyse de données de ce qui relève de l’impression, avec le recul méthodologique qu’une question aussi sérieuse réclame.
Ce qu’on peut établir factuellement, en revanche, c’est que la Slovénie réunissait des conditions objectives favorables bien avant ses premières victoires.
Pourquoi ce pays, et pourquoi maintenant
Quatre facteurs se cumulent. Aucun ne suffit isolément.
Le relief ne laisse pas le choix. Un jeune coureur slovène ne peut pas éviter le dénivelé. Les Alpes juliennes culminent au Triglav à 2 863,65 m, le col du Vršič grimpe à 1 611 m par cinquante lacets, et même le nord-est, réputé plus doux, se déroule sur les coteaux viticoles de la Podravje. Ce qui constituerait ailleurs un stage en altitude est ici la sortie du dimanche.
La compacité du territoire. Le pays tient dans un rayon de deux heures de route. Un coureur basé à Ljubljana s’entraîne le matin en haute montagne et roule l’après-midi au niveau de la mer, sans transfert aérien ni logistique d’équipe. Peu de pays offrent cette amplitude dans une journée.
Une densité associative inhabituelle. Pour sa population, la Slovénie entretient un maillage de clubs sportifs locaux particulièrement serré. La seule fédération alpine revendiquait plus de 58 000 membres en 2018 — près d’un habitant sur trente-six. Cette culture de l’encadrement bénévole ne se limite pas à la montagne.
L’effet d’entraînement. C’est sans doute le facteur décisif, et le plus difficile à mesurer. Quand Roglič gagne la Vuelta en 2019 et Pogačar le Tour en 2020, la carrière professionnelle cesse d’être une abstraction pour les adolescents du pays. Le même mécanisme s’est observé dans le saut à ski slovène, et plus tôt dans le ski alpin autour de Tina Maže.
Les autres, qu’on oublie trop vite
Réduire ce phénomène à deux noms serait une erreur de perspective.
Matej Mohorič, né le 19 octobre 1994 à Kranj, a remporté Milan-San Remo en 2022 et le championnat du monde de gravel en 2023. Il avait déjà été champion du monde junior en 2012 puis espoirs en 2013, et compte trois victoires d’étape sur le Tour de France — deux en 2021, une en 2023. Il court pour Bahrain Victorious.
Jan Tratnik, né en 1990 à Ljubljana, s’est imposé sur l’Omloop Het Nieuwsblad en 2024 et cumule les titres nationaux du contre-la-montre. Domen Novak, né en 1995 à Novo Mesto, a été champion national sur route en 2019 et 2024. Luka Mezgec, né en 1988 à Kranj, a gagné une étape du Giro en 2014.
Côté féminin, Urška Žigart, née le 4 décembre 1996 à Slovenska Bistrica, court pour AG Insurance-Soudal depuis 2025. Elle a remporté le titre national du contre-la-montre en 2020, 2022, 2023 et 2024, le titre sur route en 2024, et s’est classée huitième du Tour d’Italie 2026 après une neuvième place l’année précédente. Le contingent féminin reste toutefois sans commune mesure avec le contingent masculin — un déséquilibre que le pays partage avec la plupart des nations cyclistes.
Le Tour de Slovénie, laboratoire discret
La course nationale par étapes, le Tour de Slovénie, a été créée en 1993 et figure au calendrier UCI ProSeries depuis 2020. Son palmarès récent dit quelque chose de l’attractivité acquise par l’épreuve :
| Année | Vainqueur |
|---|---|
| 2026 | Florian Lipowitz |
| 2025 | Anders Halland Johannessen |
| 2024 | Giovanni Aleotti |
| 2023 | Filippo Zana |
| 2022 | Tadej Pogačar |
| 2021 | Tadej Pogačar |
| 2018 | Primož Roglič |
Vincenzo Nibali l’avait remportée en 2007 et 2010, Rafał Majka en 2017, Roglič une première fois en 2015. L’édition 2020 a été annulée.
Nous n’avons pas trouvé de chiffre fiable sur le nombre de licenciés de la fédération slovène de cyclisme, et nous préférons ne pas en avancer un.
Rouler sur leurs routes
Pour un cyclotouriste, la Slovénie offre un rapport dénivelé-distance que peu de pays égalent à cette échelle.
Le col du Vršič est l’ascension emblématique : 1 611 m, cinquante lacets, une route construite pendant la Première Guerre mondiale par des prisonniers russes pour approvisionner le front de l’Isonzo. C’est un lieu de mémoire autant qu’un objectif sportif, et la chapelle de bois sur le versant nord rappelle à quel prix cette route a été tracée.
À l’opposé exact, la Parenzana suit l’emprise d’une ancienne voie ferrée de 123 km exploitée entre 1902 et 1935, aujourd’hui reconvertie en piste cyclable entre l’Italie, la Slovénie et la Croatie. Pente faible, patrimoine industriel, débouché sur l’Adriatique : nous la détaillons dans la rubrique littoral et Karst.
Entre les deux, les coteaux viticoles de la Podravje et du Goriška Brda enchaînent des côtes courtes et sèches entre les rangs de vigne, avec l’avantage d’une arrivée possible dans un domaine — voir la rubrique gastronomie et vins.
Deux points réglementaires avant de charger le vélo : les feux de croisement sont obligatoires de jour pour les véhicules motorisés, ce qui modifie la façon dont les voitures vous abordent, et l’équipement hivernal s’impose du 15 novembre au 15 mars. Les cols d’altitude, eux, ne se dégagent que tardivement : la neige reste possible sur les versants nord jusqu’à la fin juin.
